Sur le moment, j'ai senti quelque chose. Ce n'était pas de l'offense, plutôt une inquiétude. Celle que mon travail soit mal compris. Que quelqu'un reparte avec la mauvaise conclusion.

Mais sa question était totalement légitime. On vit dans un monde où tout est possible. Entre retouche extrême, images générées, et paysages qui n'ont jamais existé. Dans ce contexte, demander si une image est "vraie" n'est pas une insulte. C'est une précaution raisonnable.

Je lui ai répondu que oui, mes photos était naturelles — mais que cela dépendait où on traçait la ligne.

Arbre solitaire aux tons rose bonbon se détachant sur un paysage entièrement rose sous un ciel nuageux. Collection Lumina - Jonas Hangartner.
Candyland - une couleur qui semble invraisemblable, mais qui vient d'un lieu réel et d'une lumière mesurée.

La lumière infrarouge existe. Elle traverse l'atmosphère, se réfléchit sur les feuilles, les nuages, la neige. Nos yeux ne la perçoivent pas mais elle est là, réelle, physique. Ce que je fais, c'est la rendre visible. Je ne l'invente mais la révéle.

Sauf exception clairement indiquée, aucun élément n'a été ajouté. Aucun paysage n'a été modifié. Ces couleurs ne sont pas les miennes, elles sont celles du lieu, au-delà de nos limitations humaines.

Chemin sinueux bordé d'une clôture traversant une forêt aux tons rouge intense. Photographie infrarouge Collection Lumina - Jonas Hangartner.
Path - le chemin, les arbres, les clôtures: autant de repères qui permettent de retrouver l'endroit.

À l'expo de Rolle, l'affiche montrait l'île de la Harpe — un lieu photographié des milliers de fois, sous toutes les météos et toutes les saisons. La plupart des visiteurs l'ont reconnue au premier regard. Mais aucun ne savait exactement pourquoi elle était "comme ça".

Ils s'arrêtaient. Ils regardaient. Ils essayaient de comprendre.

C'est là que le titre de l'expo prenait tout son sens : L'Autre Monde.

Île de la Harpe en photographie infrarouge, tons dorés et reflet sur le Léman.
L'île de la Harpe - un lieu connu, reconnaissable, rendu étrange par une partie du spectre que l'oeil ne voit pas.

Je photographie ma région. J'indique les localités. Parfois un visiteur reconnaît son village, sa forêt, son lac, et s'arrête devant l'image différemment. Une fois qu'il sait où c'est, je lui dis qu'il peut aller sur place. Retrouver l'angle. Aligner le premier plan avec le sujet. Vérifier.

C'est ça, pour moi, l'honnêteté d'une image. Ce n'est pas l'absence de traitement mais la possibilité de la vérifier. Une image générée d'un lieu n'a pas les bonnes perspectives, pas la bonne profondeur. On ne peut pas retrouver l'endroit exact. On ne peut pas refaire la photo au même endroit.

La mienne, oui.

Arbre solitaire survivant courbé par le vent sur une colline alpine, lumière dramatique et nuages noirs. Collection SPECTRA par Jonas Hangartner.
Survivor - une image qui tient moins par l'effet que par la présence physique du sujet.

La question du visiteur m'a plus appris que je ne l'aurais cru. Dans un monde où l'oeil ne sait plus toujours ce qu'il voit, montrer quelque chose d'invisible n'est pas un paradoxe — c'est peut-être la seule façon de rester honnête.